[26Lors de la Seconde Guerre mondiale, des centaines de milliers d’Américains ont combattu en France. Parmi eux, Richard F. Quinn, dont un habitant de Salagnon (Isère) vient de retrouver le sac de guerre.

«C’est une histoire qui me marquera à vie. Tout le monde m’en parle. J’ai du mal à réaliser, moi qui suis timide d’ordinaire, là c’est un peu le choc. » Ou quand une simple recherche de verres à bière vous entraîne plus de 70 ans en arrière, à remonter le temps depuis la Seconde Guerre mondiale, faisant défiler les générations pour trouver des descendants de notre époque. Même le célèbre jeu Jumanji n’aurait pas proposé un tel scénario. C’est dans cette aventure incroyable qu’est embarqué depuis deux semaines Roland Gonin. Cet habitant de Salagnon, petit village de 1 300 habitants à dix kilomètres au nord de Bourgoin-Jallieu, qui travaille dans la mécanique générale, raconte : « J’étais avec ma copine à Emmaüs. On achète trois verres à bière. En payant, pour les ranger, la bénévole nous donne un sac d’apparence militaire. »

L’homme est un passionné de la Seconde Guerre mondiale et ancien détectoriste (utilisateur de détecteur de métaux), il a déjà côtoyé des objets d’époque. « J’ai été attiré par la matière du sac, qui était très épaisse. Cela m’a mis la puce à l’oreille. » Il aperçoit également des inscriptions partiellement effacées, ainsi que la marque du fabricant. « Dès qu’on est rentré, j’ai fait des recherches sur internet. » Il découvre alors que la marque n’a fabriqué ce type de barda qu’en 1942-1943. Ensuite, le numéro de matricule et le nom inscrit confirment ses impressions. Il s’agit bien d’une musette ayant appartenu à un soldat américain durant la Seconde Guerre mondiale. Richard F. Quinn, matricule 31297556, est né en 1924 dans le Massachusetts. Roland Gonin décide alors de jeter une bouteille à la mer en dévoilant sa découverte sur Facebook. « Je n’aurais jamais pensé que cela prendrait une telle ampleur. Cela s’est propagé à vitesse grand V. Il y a eu plus de 400 partages et des dizaines de personnes m’écrivent en privé pour m’aider ou me féliciter. »

• Richard F. Quinn est décédé en 1987

Au fil des relais, cette publication tombe sous les yeux de Cyrille Limousin, qui se trouve à plus de 450 kilomètres de là, à Limoges. La magie des réseaux sociaux. Ce dernier contacte Roland, en lui fournissant un tas d’informations complémentaires. « Je me suis aperçu qu’on retrouvait beaucoup de plaques de soldats alors j’ai décidé de créer le DIRR, qui recherche des anciens combattants à partir de plaques ou autres objets », explique Cyrille [ voir par ailleurs ].

Grâce à ses recherches, on apprend que le soldat est décédé en 1987. Cyrille Limousin trouve la femme et les enfants de Richard F. Quinn, tous décédés, tout comme ses parents. Ses frères et sœurs ne tardent pas à être découverts également. L’arbre généalogique se recompose petit à petit. Aucun des quatre frères et sœurs n’est en vie. Il faut aller encore plus loin. Parmi les neveux et nièces, Cyrille Limousin identifie Colleen et Michael Quinn, des enfants de Joseph, un des frères du soldat.

• « Si je peux le donner en main propre, ce sera le paradis »

Roland Gonin les a contactés via les réseaux sociaux. « Michael est celui avec qui je discute le plus, il est totalement investi. Il fait des recherches de son côté, il veut aussi connaître l’histoire. » Michael lui a envoyé une photo de Richard F. Quinn à l’âge de 19 ans, quand il s’est engagé dans la Marine. Selon le neveu, il était l’un des plus jeunes officiers de la Navy. Colleen, de son côté, croit savoir que son oncle est passé par la Normandie. A-t-il fait le Débarquement ? Le mystère est encore entier. « Mais j’aimerais savoir son histoire, son parcours en France durant la guerre », glisse Roland. Il est en contact permanent avec Michael, qui lui a transmis d’autres photos de son oncle. Mettre un visage sur un nom, c’est aussi l’enjeu de cette aventure et ce qui anime Roland Gonin.

Quand on évoque le dénouement de cette histoire, le Nord-Isérois ne souhaite qu’une chose : pouvoir rendre ce sac en main propre aux descendants de Richard F. Quinn. Il a d’ailleurs déjà regardé le prix des billets d’avion pour le mois d’août, lors de ses congés, au cas où. « Si je peux le donner en main propre, ce sera le paradis », dit-il, « mais s’ils le veulent avant, je leur enverrai sans problème. » Hors de question pour lui de garder l’objet. « Ou je leur donne, ou il va dans un musée. » Parole de passionné.

QU’EST-CE QUE LE DIRR ?

Le “Dogtag identification recherche et restitution” (DIRR) rassemble une dizaine de chercheurs amateurs et bénéficie de l’aide d’un documentariste américain et de son réseau lorsqu’il s’agit de retrouver des soldats américains.

Ce collectif a été créé il y a trois ans par Cyrille Limousin, très attaché au devoir de mémoire. Passionné de détection métallique, il s’est aperçu que de nombreuses plaques étaient encore retrouvées. « La plupart de nos recherches sont faites à partir de plaques retrouvées par hasard. On fait attention à ne pas partir d’une plaque retrouvée sur un champ de bataille, à la suite d’un pillage. »

Pour le sac retrouvé par Roland Gonin, le Limougeaud de 44 ans, responsable sécurité et environnement dans une entreprise le reste du temps, a mis moins d’une heure pour retrouver la trace de la famille du soldat. « Les sites d’archives américaines sont très au point, une fois qu’on connaît, on sait où aller chercher. »

Depuis la création de ce collectif, environ 570 objets ont été traités par le DIRR, « pour une moitié de restitués. » Il s’agit en majorité de Poilus « car il est plus facile de retracer leur parcours contrairement aux soldats de la Seconde Guerre mondiale, à cause du délai de communication des archives. »